lundi 29 septembre 2014

CORTO MALTESE ET MAHOMET !

"Avant tout, sache que je ne crois pas aux principes. Ce qui peut te sembler juste, pour moi peut être une erreur. Et ainsi, des morales, il y en a plusieurs..."  Ces paroles de Corto, prononcées dans Sous le signe du Capricorne, ne font que refléter le relativisme d'Hugo Pratt pour qui les seules vraies valeurs sont l'héroïsme et l'amitié.

C'est ce relativisme qui explique que Corto puisse avoir pour ami un guerrier musulman fanatique et courageux : CUSH.


Portrait - à travers quelques répliques choisies - de CUSH, le guerrier du prophète, qui manie aussi bien le fusil, le couteau que l 'Alcoran. 

CUSH qui, s'il existait aujourd'hui, serait probablement un taliban fanatique, un djihadiste terroriste, un égorgeur en chef de l'Etat Islamique au Levant.



Tout d'abord : la rencontre (un peu fraiche entre Corto, son ami El Oxford, et Cush)

- Je vous attends depuis hier.
- Ah ! C'est toi Cush... Tu as raison mais nous avons dû faire un long détour pour ne pas rencontrer les patrouilles turques et les Beni Lahej.
- Ugh ! N'est-il pas écrit : "Te justifier ne t'apportera pas de chameaux en récompense"? Il est inutile d'expliquer les raisons de ton retard. Tu es en retard et ça suffit.
- Oui, mais dans la sourate 10, il est écrit : "L'ami ne blâmera pas l'ami".
Les Ethiopiques
Cush à El Oxford 

- Que fais-tu avec ce chien infidèle ?
- N'est-il pas lui aussi fils de Noé ?
Les Ethiopiques
Cush à El Oxford


- Tu as une cigarette, Persan ?
- Non... ma religion m'interdit de fumer...
- Encore le coup de la religion qui t'interdit quelque chose... Maudit menteur... Je t'ai vu fumer et je sais aussi que tu bois à la barbe des lois du Coran... Où est le tabac ?
- Sous le tapis de prières.
La Maison dorée de Samarkand
Raspoutine à un prisonnier.


 - Pourquoi parles-tu avec ce chien infidèle?... toi qui comme moi marche sur les chemins de la Vérité ?
- Oui, je marche comme toi sur les chemins de la Vérité, Cush... mais sur ces chemins, on trouve aussi tant d'hommes stupides. Et si tu continues tu deviendras l'un d'eux.
Les Ethiopiques
Cush à El Oxford

Puis l'action (violente) qui permet aux personnages de se rapprocher.

- Je te dois la vie, Cush.
- A mes yeux ta vie ne compte pas... j'ai tué le Turc pour le plaisir.
Les Ethiopiques
Corto à Cush




Finalement l'amitié

Celui qui affronte la mort pour aider un ami, on le respecte, même si c'est un infidèle.
La Maison dorée de Samarkande
L'imam à Corto

Ceux qui jouent avec la mort comme tu le fais, c'est qu'ils son fous... et les fous sont sacrés aux yeux d'Allah.
Les Ethiopiques
Cush à Corto

Tu sais Corto Maltese... tu es un mécréant et malgré tout je n'ai pas d'antipathie pour toi. Et puis dans la sourate 110, il est écrit : "Et que tu voies les hommes entrer dans la religion en masse!"
Les Ethiopiques
Cush à Corto



 - Il faut que ce soit le premier vendredi de la lune. Tu achètes un ruban bleu de longueur moyenne au nom de la jeune fille que tu aimes... Tu fais un noeud en disant le verset 5 de la sourate 30 dite des Vénitiens ou Des Bysantins, si tu préfères... mais tu ne le serres pas avant d'avoir récité tout le verset... puis tu attaches le ruban à ton bras gauche et avec ce bras-là tu caresseras la jeune fille que tu aimes et... tout ira bien.
- Et si elle ne veut pas que je la caresse ?
- Alors tu changes de jeune fille... Il y en a tellement...
Les Ethiopiques
Corto à Cush


Pour finir la superbe sourate d'El Corto !

- Je n'arrive plus à bouger, Corto... Je suis fichu... Récite-moi la sourate "L'aube naissante"... et puis couvre-moi le visage selon la coutume bédouine...
- La sourate de "l'aube naissante" ?... Au nom d'Allah le Miséricordieux.
1. Bienheureux El Oxford qui va commencer une nouvelle vie pleine de jolies femmes et de vin.
2. Il ne faudra plus observer la Loi... ni les Saintes Ecritures.
- Ah !... Corto. Corto... maudit farceur... une sourate aussi belle n'existe pas...
Les Ethiopiques
El Oxford à Corto


Résultat de recherche d'images pour "hugo pratt en verve"


Est-ce cela l'art ? le grand art ? Rendre fascinant ? Rendre aimable et sympathique des monstres ?




samedi 27 septembre 2014

RADIO DATCHA : LE LOUP MONTRE SES CROCS ! Vissotski et Jack the Ripper


Pour ce troisième opus de RADIO DATCHA, l'immense Vissotski ! Il est aux Russes, ce que Brel et Piaf sont aux Français : un monstre sacré. 



A mon avis, Vladimir Vissotski est l'incarnation même de l'âme russe dans toute sa violence, sa souffrance, sa bonté, sa beauté, sa révolte.

Même si vous ne parlez pas russe, impossible de ne pas être touché, frappé, secoué, par sa voix.

La chanson que vous allez écouter s'intitule La chasse au loup. 

Le loup, symbole de l'artiste qui dérange et qui pour cette raison même est persécuté ?



Sur le même thème du loup, on écoutera avec plaisir le très bon morceau Dog meets Wolf du groupe JACK THE RIPPER, libre variation sur la fable de La Fontaine, Le Loup et le Chien.





BONNE ECOUTE SUR RADIO DATCHA !


En "bonus track", la fin du poème d'Alfred de Vigny, La mort du loup (1843), un KlassiK à savourer.


J'ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
Me prenant à penser, et n'ai pu me résoudre

A poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois,

Avaient voulu l'attendre, et, comme je le crois,

Sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve

Ne l'eût pas laissé seul subir la grande épreuve ;
Mais son devoir était de les sauver, afin
De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
A ne jamais entrer dans le pacte des villes
Que l'homme a fait avec les animaux serviles
Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
Les premiers possesseurs du bois et du rocher.

Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'Hommes,
Que j'ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C'est vous qui le savez, sublimes animaux !
A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse
Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.
- Ah ! je t'ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au coeur !
Il disait : " Si tu peux, fais que ton âme arrive,
A force de rester studieuse et pensive,
Jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le Sort a voulu t'appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. "




jeudi 25 septembre 2014

VOLTAIRE CONTRE LES EGORGEURS !


Que répondre à un homme qui vous dit qu'il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, et qui en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ?
Lorsqu'une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. 
VOLTAIRE, article "Fanatisme", 
Dictionnaire philosophique, 1764.


La liste des victimes de l'islamisme s'allonge chaque jour. La guerre est en cours. 
Hier le journaliste Steven Sotloff, aujourd'hui Hervé Gourdel. Sans oublier les chrétiens d'Irak. 
L'antidote Voltaire est plus que jamais nécessaire pour lutter contre la gangrène des cerveaux malades !

N'oublions pas le cri de guerre de Voltaire 

ECRASER L'INFAME !



mercredi 24 septembre 2014

LE LIVRE IMPROBABLE : Les Monstres sacrés de COCTEAU

Je rappelle la définition du "livre improbable" : ce livre que vous n'auriez jamais imaginé lire et que vous lisez quand même !

En traînant à l'Avtobiblioteka de Togliatti, je suis tombé sur une pochette contenant de mauvaises photocopies d'une pièce de Jean Cocteau, intitulée Les Monstres sacrés. 
Je dis "mauvaises photocopies" car le texte du quart inférieur de chaque page manquait et avait été complété à la main de façon plus ou moins lisible par deux écritures différentes.

Comment ce texte était-il arrivé là ? Je l'ignore !



Je connais un peu Cocteau - j'ai lu Les Enfants terribles, Les Parents terribles, La Voix humaine, Opium, et quand j'étais lycéen j'ai même joué le rôle d'Oedipe dans La Machine infernale - mais je n'avais jamais entendu parler de cette pièce écrite pendant l'Occupation, en 1940.

Alors forcément, je l'ai lue.

Esther, une actrice célèbre, apprend que Florent, son mari, la trompe avec une jeune actrice, Liane. Le monde d'Esther s'écroule mais elle va essayer de le reconstruire. Voilà pour l'histoire que ne brille pas par son originalité. La pièce oscille entre drame familiale et bon gros boulevard avec maîtresse cachée dans le placard.
L'originalité des Monstres sacrés, réside en fait dans tout ce qui a trait au "théâtre dans le théâtre".


Pour vous, ci-après, un petit best of des répliques !

LIANE : Je n'aime pas beaucoup la pièce.
ESTHER : Mon petit, c'est notre drame. Ou bien un rôle magnifique et pas de pièce, ou bien une bonne pièce qui nous mange. Quand trouverai-je une bonne pièce avec un bon rôle ? Je me le demande.
(acte I, scène 3)

LIANE : Et tout à coup, en vous voyant, en vous écoutant, j'ai compris que le théâtre était quelque chose de ... religieux.
ESTHER : Moi qui ai joué comme une machine... et une machine qui marche mal.
LIANE : Vous l'avez cru. Mais vous répétez machinalement des prodiges qui vous habitent et qui agissent. Vous voyez le résultat.
ESTHER : Vous me rendez un peu de courage. Je croyais avoir été ignoble. Les acteurs adorent les compliments. Vous me faites plaisir.
(acte I, scène 3)

ESTHER : Moi, voyez-vous, ma petite, je suis une femme qui aime son mari et son fils, en sourde, en aveugle. Je n'ai que du bonheur. Le reste, les drames, les intrigues, les mensonges, la malice, c'est pour le théâtre. Il est possible que je me débarrasse au théâtre de tout ce que je déteste dans la vie. Rentrée chez moi, je redeviens une brave idiote, avec un mari célèbre et un fils ingénieur, marié en Ecosse.
(acte I, scène 3)

ESTHER : Il est rentré à la maison avec des mensonges. Il m'a joué la comédie. Or, ce que j'adorais chez Florent, c'est qu'il jouait la comédie au théâtre et que je l'en croyais incapable à la maison. Ne plus croire un être, c'est la fin du monde. Ce n'est pas notre amour qui est en ruine ; un amour résiste à d'autres chocs.
C'est notre bonheur. Je me disais : "Florent joue Néron, c'est cocasse". Maintenant je me dirai : "Florent joue Néron. C'est son rôle. Il est normal que ce rôle le tente. Il peut dissimuler, tromper, tuer." Je n'ai pas perdu Florent et son amour. J'ai perdu la sécurité, le calme, la paix de l'âme. Il va falloir aimer comme dans toutes ces affreuses pièces que je joue et qu'il joue, au lieu de s'aimer sans intrigue, sans sujet, sans péripéties - au lieu de s'aimer bêtement et merveilleusement. Voilà le couteau que vous m'avez enfoncé dans le coeur, ma petite Liane, un couteau de théâtre, un couteau de magasin d'accessoires, le pire de tous.
LIANE, sophistiquée : Et ne savez-vous pas si ce bonheur trop calme, trop sûr, ne l'a pas écarté et poussé vers les intrigues ?
ESTHER : Méfiez-vous du théâtre dans la vie. Un grand acteur fait son métier sur les planches. Un mauvais acteur joue dans sa vie. Savez-vous quel est le plus mauvais acteur qui existe ? C'est le chef qui, pour jouer un rôle et tenir la vedette du monde, n'hésite pas à faire tuer des millions d'hommes. La grandeur du théâtre, c'est que ses morts se relèvent à la fin. Mais les victimes du théâtre de la vie ne se relèvent pas à la fin.
(acte I, scène 5)

FLORENT : Tu te trompes Liane. Le théâtre et le cinéma se tournent le dos. La beauté au théâtre, son miracle, c'est que nous pouvons y être enthousiasmés par un gros Tristan et par une vieille Yseult. A l'écran, Tristan doit avoir l'âge de Tristan, et Yseult l'âge d'Yseult. On découpe et on recolle leurs jeunesses jusqu'à ce qu'elles donnent le change. Au théâtre, il faut jouer, vivre, mourir ; les Oedipe, les Oreste, les Ruy Blas, les Roméo, les Juliette, les Célimène exigent une longue habitude des planches.
(acte III, scène 3)

ESTHER : Moi, ce que j'aime au théâtre, c'est le recul, le mystère. J'aime tout ce qui lui donne de la solennité, tout ce qui nous sépare du public. J'aime les trois coups, le rideau rouge, la rampe (...) Je reconnais que le cinéma exige une belle âme. Les yeux deviennent des fenêtres. On voit ce qui se passe dans la maison.
(acte III, scène 5)


Apparemment la pièce est parfois jouée !


Et vous, chers lecteurs, quel livre improbable avez-vous lu récemment ?


lundi 22 septembre 2014

SAINTE RUSSIE: Raspoutine pour de vrai ! (ou presque)

La bibliothèque Avto de Togliatti était quasi déserte, et je rêvassais au rayon littérature française lorsqu’Irina, la bibliothécaire, vint me dire qu’il y avait quelqu’un à l’accueil qui voulait parler à un Français, quelqu’un d’un peu « bizarre » .
J’allai à la rencontre de cet étrange visiteur.
Ma surprise fut grande : RASPOUTINE en personne, ou du  moins son sosie.

Mon étrange visiteur ressemblait au Raspoutine de PRATT

Grand, la carrure athlétique, des yeux d’un bleu d’acier, avec une très longue barbe blanche.
RASPOUTINE juste un peu vieilli, la soixantaine, et habillé d’un costume correct mais élimé.

Dans un français un peu hésitant, il me demanda si je pouvais l’aider car il avait un problème de traduction.
« Bien sûr », répondis-je, tout en l’invitant à s’asseoir à ma table.
« Il y a quelques années, me dit-il, une Française de passage à Togliatti m’a offert une Bible, mais il y a un passage que je n’arrive pas à comprendre. »
Et il commença à me réciter le psaume 58, La condamnation des juges injustes.
Il connaissait le texte par coeur.
Les psaumes du Roi David, de mémoire et en français !

Les paroles sacrées sortaient de sa bouche avec un léger accent où le « r » chantait doucement.
J’avais l’impression d’avoir devant moi un vieux sage de la tribu d’Abraham.



Il arriva enfin à son problème.
Il n’était pas sûr de comprendre cette phrase :
« Les méchants sont comme la limace qui fond en avançant »
Il la prononça plusieurs fois.
« Comme la limace qui fond en avançant »
« Comme la limace qui fond en avançant »
« Mais, dit-il, la limace ne fond pas en avançant ? je ne comprends pas. »
Je n’étais pas sûr de comprendre mieux que lui.
« C’est une image, répondis-je, une comparaison peu flatteuse pour les méchants, une image négative et et repoussante, et c’est tout ! »
« Ah... »
Il avait l’air un peu déçu.

Puis il commença à m’expliquer que la version française de la Bible était meilleure que la version russe qui était souvent épouvantable.
 Il ajouta même qu’il fallait parler français pour bien comprendre Dieu.
Et il répéta cette phrase plusieurs fois.
« Il faut parler français, pour bien comprendre Dieu. »

Je pense que n’importe quel français normal – c’est à dire athée – trouverait cette remarque un peu bizarre, mais moi qui suis fou – c’est à dire chrétien puisque le christianisme est la plus belle folie qui soit - j’étais flatté de ce compliment pour la France –fille aînée de l’Eglise – et pour la langue française.

Je dirai dans un prochain billet, tout ce qu’Andrei me raconta ce jour-là, mais pour l’instant je veux juste me rappeler cette phrase que j'ai entendue à la bibliothèque Avto de Togliatti en Russie.


« Il faut parler français pour bien comprendre Dieu »





jeudi 18 septembre 2014

KISSINGER PARLE !

La diabolisation de Vladimir Poutine n'est pas une politique, c'est l'alibi pour pallier son absence.

Henry Kissinger




Je vous recommande vivement la lecture de l'article de Stephen F. Cohen, Professeur émérite d'Etudes et Politiques russes à l'Université de New-York et de Princetown. C'est là que j'ai trouvé cette superbe citation de Kissinger !
L'article s'intitule : La nouvelle guerre froide et la nécessité d'une hérésie patriotique.



lundi 15 septembre 2014

avec Céline, d'un été 14 l'autre : de la place Clichy à Donetsk

Le propre des grands textes, des KlassiKs, c’est d’être inactuels, intempestifs : toujours brûlants.

En lisant cet extrait du Voyage au bout de la nuit, de Céline, qui raconte les premiers jours de combats de 14/18, on peut vraiment se demander s’il n’a pas été écrit il y a quelques jours à peine par un jeune Ukrainien embarqué malgré lui dans la guerre.



Tardi illustre Le Voyage au bout de la nuit



Moi d’abord la campagne, faut que je vous dise tout de suite, j’ai jamais pu la sentir, je l’ai toujours trouvée triste, avec ses bourbiers qui n’en finissent pas, ses maisons où les gens n’y sont jamais et ses chemins qui ne vont nulle part. Mais quand on y ajoute la guerre en plus, c’est à pas y tenir. Le vent s’était levé, brutal, de chaque côté des talus, les peupliers mêlaient leurs rafales de feuilles aux petits bruits secs qui venaient de là-bas sur nous. Ces soldats inconnus nous rataient sans cesse, mais tout en nous entourant de mille morts, on s’en trouvaient comme habillés. Je n’osais plus remuer.
Le colonel, c’était un monstre ! A présent, j’en étais assuré, pire qu’un chien, il n’imaginait pas son trépas ! Je conçus en même temps qu’il devait y en avoir beaucoup des comme lui dans notre armée, des braves, et puis tout autant sans doute dans l’armée d’en face. Qui savait combien ? Un, deux, plusieurs millions peut-être en tout ? Dès lors ma frousse devint panique. Avec des êtres semblables, cette imbécillité infernale pouvait continuer indéfiniment… Pourquoi s’arrêteraient-ils ? Jamais je n’avais senti plus implacable la sentence des hommes et des choses.
Serais-je le seul lâche sur la terre, pensais-je. Et avec quel effroi !… Perdu parmi deux millions de fous héroïques et déchaînés et armés jusqu’aux cheveux ? Avec casques, sans casques, sans chevaux, sur motos, hurlants, en autos, sifflants, tirailleurs, comploteurs, volants, à genoux, creusant, se défilant, caracolant dans les sentiers, pétaradant, enfermés sur la terre comme dans un cabanon, pour y tout détruire, Allemagne, France et Continents, tout ce qui respire, détruire, plus enragés que les chiens, adorant leur rage (ce que les chiens ne font pas), cent, mille fois plus enragés que mille chiens et tellement plus vicieux ! Nous étions jolis ! décidément, je le concevais, je m’étais embarqué dans une croisade apocalyptique.
On est puceau de l’Horreur comme on l’est de la volupté. Comment aurais-je pu me douter moi de cette horreur en quittant la place Clichy ? Qui aurait pu prévoir, avant d’entrer vraiment dans la guerre, tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéante des hommes ? A présent, j’étais pris dans cette fuite en masse, vers le meurtre en commun, vers le feu… Ça venait des profondeurs et c’était arrivé.

1914-2014 ? Le progrès ? La régression ? Le sur-place ?


Plutôt qu'une flèche tendue vers un mieux, l'Histoire nous apparaît comme un serpent verdâtre la gueule pleine de venin et qui se mord  la queue goulûment.




vendredi 12 septembre 2014

MOLIERE ET LE MARIAGE POUR TOUS !

En relisant Les femmes savantes de Molière, j'ai été littéralement scotché par la première scène du premier acte. 


Molière préfère Henriette !

L'attaque en règle du mariage formulée par Armande semble avoir inspiré directement les fossoyeurs du vrai mariage (plus connus sous le nom de partisans du "mariage pour tous")


ARMANDE
Quoi ! le beau nom de fille est un titre ma soeur ,
Dont vous voulez quitter la charmante douceur,
Et de vous marier vous osez faire fête ?
Ce vulgaire dessein vous peut monter en tête ?

HENRIETTE

Oui, ma soeur.

ARMANDE

Ah ! ce oui se peut-il supporter ?
Et sans un mal de coeur saurait-on l’écouter ?

HENRIETTE

Qu’a donc le mariage en soi qui vous oblige ?
Ma soeur...

ARMANDE

Ah ! mon Dieu, fi !

HENRIETTE

Comment ?

ARMANDE

Ah ! fi ! vous dis-je,
Ne concevez-vous point ce que, dès qu’on l’entend,
Un tel mot à l’esprit offre de dégoûtant ?
De quelle étrange image on est par lui blessée ?
Sur quelle sale vue il traîne la pensée ?
N’en frissonnez-vous point ? et pouvez-vous, ma soeur,
Aux suites de ce mot résoudre votre coeur ?

HENRIETTE

Les suites de ce mot, quand je les envisage,
Me font voir un mari, des enfants, un ménage ;
Et je ne vois rien là, si j’en puis raisonner,
Qui blesse la pensée, et fasse frissonner.

ARMANDE

De tels attachements, ô Ciel ! sont pour vous plaire ?

HENRIETTE

Et qu’est-ce qu’à mon âge on a de mieux à faire,
Que d’attacher à soi, par le titre d’époux,
Un homme qui vous aime, et soit aimé de vous ;
Et de cette union de tendresse suivie,
Se faire les douceurs d’une innocente vie ?
Ce noeud bien assorti n’a-t-il pas des appas ?

ARMANDE

Mon Dieu, que votre esprit est d’un étage bas !
Que vous jouez au monde un petit personnage,
De vous claquemurer aux choses du ménage,
Et de n’entrevoir point de plaisir plus touchants,
Qu’un idole d’époux et des marmots d’enfants !
Laissez aux gens grossiers, aux personnes vulgaires,
Les bas amusements de ces sortes d’affaires.

Les Femmes savantes, Acte 1, scène 1


Henriette, voilà un beau symbole pour LA MANIF POUR TOUS !




Aujourd'hui, la France c'est Armande, la Russie Henriette.




lundi 8 septembre 2014

SURVIVRE SANS CAMEMBERT EN RUSSIE !

L'heure est grave ! Le camembert - et autres délices gastronomiques français comme la VACHE DE PARIS - est désormais introuvable dans les magasins russes.


C'est là une des conséquences directes - mais heureusement peu douloureuse - de la crise ukrainienne qui oppose la Russie à l'U/E-SA.


Vous l'ignorez peut-être mais il y a beaucoup de produits et de marques françaises en Russie.

A Togliatti, où j'habite, il y a AUCHAN, CASTORAMA, DECATHLON, DANONE, FAURECIA et bien-sûr RENAULT qui a racheté les usines LADA.





Dans les supermarchés, on trouve L'OREAL, GARNIER, LE PETIT MARSEILLAIS, DIOR, CHANEL, du vin de Bordeaux, du fromage Président, de la fondue, du foie gras...

La politique française envers la Russie pourrait bien avoir des conséquences économiques désastreuses pour notre pays qui - comme chacun le sait n'a aucun problème de chômage. L'affaire des frégates Mistral donne un avant gout des milliards que pourrait perdre la France.

Mais le plus triste, c'était de voir - à l'annonce la semaine dernière de la non livraison des frégates - la réaction d'Alexei, ancien officier de l'armée russe, et directeur adjoint de l'école 67, où je travaille :

Et l'amitié franco-russe ? et le sacrifice des pilotes français de l'escadrille Normandie-Niémen pendant la Seconde guerre mondiale sur le front russe ? Tout ça ne compte plus aujourd'hui ?












mardi 2 septembre 2014

LE MYSTERE DE LA DEUXIEME PORTE

Le Mystère de la 2ème porte… non, non ce n’est pas le titre d’un roman policier mais la question que je me pose chaque fois que je rentre ou sors de chez moi. Pourquoi mon appartement russe est-il doté de deux portes ? Une en bois et une en métal ?



Et c’est la même chose dans les appartements de bon nombre de mes amis russes ou français vivant à Togliatti. Presque toujours deux portes : une grosse et une petite.

Seuls les immeubles les plus modernes et les plus luxueux – où je donne quelque fois des cours particuliers - semblent épargnés par cette caractéristique.

Pourquoi 2 portes ?

Contre le froid ? Contre le bruit ? Contre les odeurs ? Contre les voleurs ?



Aujourd’hui, j’ai tout simplement posé la question à Sergueï, un collègue russe de l’Ecole 67 où je travaille.

« Avant, m’a répondu Serguei, du temps de l’URSS, il n’y avait qu’une porte, une simple porte en bois avec une petite serrure. D’ailleurs nous ne la fermions presque jamais à clef. Elle était toujours ouverte, tout le monde pouvait venir, tous les voisins étaient les bienvenus. Nous n’avions pas grand-chose, donc pas grand-chose à voler, personne d’ailleurs n’avait grand-chose, mais tout le monde s’entraidait, tout le monde partageait.
Puis, en 1991, il y a eu la chute de l’URSS, le chaos, la démocratie, la violence, les meurtres, les drogues, les viols et les vols. Tout le monde a pris peur, et tout le monde a alors acheté une 2ème porte, une porte blindée, assez  solide pour qu’aucun ivrogne, aucun voisin désespéré, ou aucun bandit armé d’une hache ne puisse la défoncer.
De ce point de vue-là, c’était mieux avant. »


Un voisin sous l'emprise de la vodka !

L’énigme de la deuxième porte était enfin résolue !

Dans le même registre, du « C’était mieux avant », j’ai entendu pas mal de Russes âgés de 35 à 70 ans me dire :

C’était mieux avant, l’Université était gratuite.

C’était mieux avant, l’essence ne coûtait presque rien, on pouvait naviguer en bateau moteur des heures sur la Volga, avoir des journées de pêche pour à peine quelques kopeks.

C’était mieux avant, les gens ne se regardaient pas des pieds à la tête, ils ne se jugeaient pas comme aujourd’hui, tout le monde était habillé de la même façon.

C’était mieux avant, il y avait le Météor, une hydrofoil qui reliait Oulianovsk –Togliatti –Samara, en quelques heures.


Le météor glissant sur la Volga


C’était mieux avant, les alcools étaient meilleurs, la bière Jigoulovsk, et la vodka étaient de 1ère qualité.

C’était mieux avant, il n’y avait pas autant de choix : il y avait trois types de saucisson, trois types de fromage, un genre de lait. On ne perdait pas des heures à hésiter entre un Ketchup Heinz ou un Ketchup Danone.

Cette nostalgie de l’Union Soviétique les Russes la nomment BOLCHEVITA !


lundi 1 septembre 2014

L'école en Russie. La rentrée des classes, c'est quelques chose !

En Russie, le 1er septembre, le jour de la rentrée, c’est PRAZNIK, autrement dit, JOUR DE FETE.

Mais comme toute bonne fête, elle se prépare à l’avance :

J-2 (cette année, c’était mercredi 27 août ou jeudi 28 août) C’est la pré-rentrée ou rentrée informelle : dans beaucoup d’écoles, les élèves, les professeurs et les parents se retrouvent après les vacances, ils vont ensemble à un concert, à un spectacle, au cinéma ou pique-niquer dans un parc. Certains élèves préparent avec l’aide d’un professeur le spectacle pour le jour de la rentrée.

J-1. (cette année, c’était jeudi 28 et vendredi 29 août) Le professeur est de permanence toute la journée dans sa salle, il accueille de façon très libre les élèves et les parents, il règle les détails techniques et répond aux questions éventuelles : emploi du temps, livre, programme, uniforme, sorties scolaires, rythme de travail...

Jour J, le 1er septembre : C’est la vraie rentrée. Tous les élèves viennent en grande tenue, avec des ballons, des boîtes de chocolats, et des bouquets de fleurs pour offrir à leurs professeurs. Ecoliers et écolières, collégiens et collégiennes, lycéens et lycéennes, tous sont bien habillés : bandeaux rouges portés en écharpe, chemises blanches, cravates, foulards, nœuds papillons, nœuds en dentelles dans les cheveux, tresses soignées, chaussures cirées, hauts-talons, pantalons à pince, mini-jupes noires et strictes. Un vrai défilé.

Dans la cour, noire de monde, s’enchaînent alors

Discours officiels

Déclamations poétiques (à la gloire de l’Ecole, des professeurs, et du travail)




Chants

Danses

Puis, la plus jeune élève de l’école monte sur les épaules du garçon le plus âgé.

Elle porte une petite clochette qu’elle fait tinter.





Cet étrange équipage fait le tour de la cour

quand le tour est bouclé

une immense clameur - poussée par les parents, les grands-parents, les élèves, les professeurs - se fait entendre !

Les ballons multicolores sont lâchés dans le ciel.


video


Chaque professeur - suivi de sa classe - passe alors à travers une haie d’honneur formée par les parents qui crient d’immenses hourras.

L’Ecole est officiellement ouverte.

L’année peut vraiment commencer.

Voilà un rituel de rentrée qui a assurément plus de gueule que la traditionnelle petite fiche française mal découpée et raturée où l’élève indique son nom, son prénom, son âge, et ce qu’il veut faire plus tard.

L’étiquette ?

Les bonnes manières ?

La hiérarchie et le respect ?

La joie, la musique et la danse ?

Le cérémonial et la pompe ?

Ces us et coutumes si chers à la France,
Qui les a faits naître, les a codifiés, les a faits vivre,
Qu’elle soit Royauté, Empire ou République…

Où sont-ils passés ?

Les prix d’honneur, d’excellence ou de camaraderie,

Où sont-ils passés ?

Il y a quelque chose de sacré dans l’Education, et les Russes, eux, ne l’ont pas oublié.