jeudi 28 avril 2016

"Il faut que l'herbe pousse et que les enfants meurent"

Si les romans policiers ont un tel succès, c'est qu'ils satisfont trois pulsions fondamentales et complémentaires de l'être humain : le goût du sang, le goût de la vérité, le goût de la justice.

Le crime a lieu, l'assassin est découvert, l'assassin est puni.

Hélas, dans la vie, "tout n'est pas si simple" (comme dit ma chère maman), les crimes sont trop souvent impunis, et les criminels rigolent.

Face à cette présence manifeste du mal, trois réactions sont possibles :

- La première réaction, le fatalisme. Il ne sert à rien de chercher les coupables, les causes du mal sont infinies car le cœur de l'homme est infiniment mauvais, l'humanité est pourrie, le monde "n'est qu'un égout sans fond". Dès lors que faire ? rien, sinon jouir, ou se suicider, ou se réfugier dans son petit bonheur égoïste.

- Deuxième réaction, le complotisme. J'appelle "complotiste" tout système de pensée qui propose une cause unique aux malheurs multiples qui frappent l'humanité. Le complotisme, c'est la volonté de traiter le réel comme un roman policier.Bref, confondre la chair et le papier.

Ainsi, Soral est complotiste lui qui fait des Juifs (qui contrôleraient la finance, laquelle contrôlerait les Etats-Unis, lesquels contrôleraient le monde) la cause de tous les malheurs de l'humanité.

En fait si Mein Kampf et Le Manifeste du Parti Communiste avaient été reçus pour ce qu'ils sont vraiment - à savoir une branche particulière de la littérature policière - le XXème siècle eût été moins sanglant...

- Troisième réaction possible - pour qui se prétend honnête homme - le déminage. Ratisser patiemment le périmètre. Évacuer les blessés, enterrer les morts, déminer. Dormir, jouer ou aimer sur les parcelles nettoyées, puis reprendre "sa longue et lourde tâche". Identifier les bombes qui dorment invisibles sous l'herbe verte.Traquer les poseurs de mort et les idoles. Travail lent, travail fastidieux, travail dangereux, travail sans fin. Nietzsche y a perdu la raison, Rimbaud une jambe et Sweig la vie.

*

Quand on voit la situation en Irak-Syrie-Turquie et son cortège de morts violentes et de souffrances on se retrouve naturellement face à cette triade : fatalisme, complotisme, déminage.

Le fatalisme est inutile, le complotisme dangereux, le déminage nécessaire.

Le fataliste se bouche les oreilles, le nez et les yeux.

Le complotiste ouvre trop vite sa grande gueule pour désigner d'un doigt pointu le coupable.

Le démineur se méfie. Il sait que les mines se déplacent en même temps que les glissements de terrains. Il observe avant d'agir et se tait avant de parler. Il est prudent, il retient son souffle mais pas toujours ses larmes.

*

Lorsqu'on a reconnu que cet enfant qu'on aime
Fait le jour dans notre âme et dans notre maison,
Que c'est la seule joie ici-bas qui persiste
De tout ce qu'on rêva,
Considérez que c'est une chose bien triste
De le voir qui s'en va !
Victor Hugo, Les Contemplations
A Villequier





jeudi 21 avril 2016

Apprendre le russe grâce à internet !

Traînant comme des boulets mes méthodes Haraps et Assimil,

Dégoûté par des professeurs russes - natifs - et par leur goût immodéré pour les règles de grammaire compliquées  et les rébarbatifs exercices d'application,

Je désespérais de jamais progresser en russe.

J'ai alors pensé à internet...

J'ai cherché de quoi retrouver la motivation et le plaisir d'apprendre - et j'ai trouvé.

Les sites les plus intéressants me semblent être en anglais.

Petite sélection qui vous (re)donnera je l'espère le goût de la langue de Tolstoï.

POUR DEBUTER (A1, A2)

Katya et sa copine Svetlana devraient charmer les cœurs les plus endurcis et délier les langues les plus figées.









POUR SE PERFECTIONNER (A2, B1)

Un seul nom DENIS, l'incomparable ! Ce gars-là a été charmeur de serpents dans une autre vie ! C'est un pur régal de l'écouter et de le regarder !





J'aime beaucoup aussi Antonia de Russian with Passion. Des discussions du quotidien avec des sous-titres. C'est simple, pratique et efficace.





Enfin, pour une méthode complète et bien-sûr gratuite avec des dialogues drôles (et non pas absurdes comme chez Assimil ou Haraps), de la grammaire (hélas) et des exercices, c'est par ici, sur learnrussian.rt.com !

Задание 2. Слушайте и читайте диалог.

Task 2. Listen to the dialogue and read it.
LR
00 : 00
Мой день.
Иван: Вот, Жан, скажи, когда французские мужчины пьют, о чём они разговаривают?
Жан: Конечно, мы говорим о женщинах! И о футболе. И о жизни.
Иван: А вы говорите о сыре?
Жан: О сыре? Почему мы должны говорить о сыре?
Иван: Ну как же! Сыр – это ваша национальная гордость.
Жан: Стереотипы, стереотипы. А что вы, русские, всегда говорите о водке, икре и борще?
Иван: Нет, конечно. Джон, а в Америке о чём вы говорите, когда пьёте?
Джон: Ну, мы говорим обо всём. Но мы не очень любим говорить о деньгах, о религии, о сексе, о политике сейчас тоже редко говорим.
Жан: Ха-ха. Так о чём вы говорите? Ни о чём?
Джон: Почему? Мы говорим о футболе. Только о нашем, американском футболе. Об экономике. Иван, скажи, а почему русские так любят говорить? Вы можете говорить обо всём?
Иван: Если я говорю с друзьями, то, конечно, я говорю обо всём. О проблемах, о семье, о работе, о деньгах, о девушках, о жизни.
Жан: О да, вы русские очень любите говорить о жизни. Ночью на кухне. Я не понимаю, почему?
Иван: Ну, это русская традиция. Вот американцы и европейцы идут к психологу. А русские идут к другу. Это тоже как терапия.
Джон: Хорошо, это мы понимаем, но почему ночью?
Иван: А когда? Днём мы работаем, а ночью думаем о жизни. Всё логично.
Жан: Да уж, русская логика, как и русская душа – загадка.
Джон: Так давайте выпьем! За русских друзей!
Иван и Жан: Давай.


Il y a des milliers de choix sur internet, et ma sélection est forcément subjective. 
Donc, si vous avez des conseils, des recommandations, les lecteurs du GROG et moi-même sommes preneurs ! On attend vos commentaires !




jeudi 14 avril 2016

Avoir 4 seins à téter : ou comment grandir dans un environnement monstrueux

Il y a quelques jours une amie m'a parlé de sa sœur qui gardait un enfant à Paris. Un petit garçon.

Pauvre garçon.

Son père - simple géniteur, donneur de sperme - était un ami de sa mère (maman 1).

L'enfant est donc né et a grandi sans vrai père, mais ce n'est pas grave du tout, pensez donc, puisqu'il est né avec une deuxième maman... quelle chance : quatre seins à téter !

Cette deuxième maman - mariée avec maman 1 par la grâce du prétendu "mariage pour tous"- a même légalement adopté ce petit garçon.

Problème, au bout de quelques mois de vie commune : maman 1 et maman 2 se sont séparées.

Et depuis maman 1 et maman 2 se déchirent au tribunal car maman 2 veut la garde de ce fils adoptif - fils adoptif qu'elle n'a jamais élevé et avec qui elle n'a aucun lien, ni charnel, ni émotionnel, ni symbolique, mais juste vaguement juridique.

Pauvre petit garçon.

Mais ce n'est pas tout. Entre temps, maman 1 s'est remariée avec une maman 3 laquelle essaie aussi (dure concurrence juridique avec maman 2) d'adopter ce petit garçon. "J'ai 3 mamans, 0 papa, et 1000 problèmes" dira-t-il sans doute un jour.

Mariage pour tous ? Non. Bordel pour tous.

Pauvre pauvre petit garçon.

Et c'est justement de la douleur de ces enfants sans vrais parents que parle, dans la vidéo ci-après, le Dr. Pierre Lévy-Soussan, médecin psychiatre, psychanalyste, chargé de cours à l'Université Paris-Diderot, expert auprès de l'Assemblée Nationale et du Sénat.

Merci à Mahmoud Lakama de m'avoir indiqué l'existence de cette vidéo - dérangeante pour la bien-pensance actuelle - et qui a été d'ailleurs bien vite retirée du site LCI.

Cette brève intervention d'un médecin, ne fait que relayer les propos du père Paul Sullins que j'avais déjà publiés il y a quelques temps.




Tout le monde le sait, tout le monde le sent : il est mieux pour un enfant d'avoir un papa et une maman... mais chut ! dire cela c'est être un fasciste, un nazi, un ennemi du genre humain !

Effroyable inversion de toutes les valeurs.

10 jours à Erbil avec les réfugiés chrétiens

Je publie aujourd'hui le compte-rendu du voyage effectué par François Brélaz - ancien député suisse - au Kurdistan en mars dernier.

Nous avons été en contact et je l'ai aidé - un tout petit peu - à la préparation de son séjour à Erbil.

La statue de la Vierge, à l'entrée d'Ankawa, le quartier chrétien d'Erbil 
Voulant en savoir plus sur les chrétiens réfugiés à Erbil, j'ai décidé d' y aller...

Erbil et sa province sont au nord est de l'Irak ; les autorités ont fait sécession, déclaré la « Région autonome du Kurdistan » et pour le moment ça fonctionne bien et en paix, même si Daech n' est qu'à 30 km. d'Erbil.

Cette région n'est pas au bout du monde ; on y va en 6 heures d'avion, via Vienne et il n'y a pas besoin de visa.

Le plus difficile a été de me trouver un point de chute car, à défaut de trouver un traducteur français/arabe, il m'en fallait au moins un anglais/arabe. Après moult courriel j'ai trouvé Firas, un syrien habitant Erbil et actuellement sans travail.

Le 23 mars au soir j'avais rendez-vous dans un hôtel à Ankawa avec Firas et un père jésuite français censé me donner quelques renseignements sur la situation des réfugiés chrétiens à Erbil. Ankawa est un quartier d' Erbil avec une population chrétienne à 80%.

La chance étant avec moi, il y a un camp de réfugiés nommé Mar Elia juste en face de l'hôtel et le responsable est le père Douglas, un prêtre chaldéen.

C'est donc lui que je suis allé voir en premier ; le contact à été excellent. Pour entrer en contact avec  des réfugiés, je suis allé à la messe pour, à la fin de celle-ci, interpeller quelques personnes par «  do you speak english ? »

La chance est avec moi. Je tombe sur un couple parlant 3 mots d'anglais et 2 de français. Ces personnes sont dans une situation difficile : En novembre 2015, la famille, 2 adultes et 2 adolescents, dont le père a pour prénom Bassam, a obtenu les visas pour aller en France, à Lyon. 

Malheureusement, en février 2016, pendant des vacances, la famille retournait en visite à Erbil pour constater rapidement que les français  rechignaient à les reprendre...  Madame m'avouera qu'elle souffre d'insomnies et pleure la nuit...

Me lier d'amitié avec cette famille était la garantie de pouvoir circuler librement dans le camp, du reste pas très grand, 112 familles, soit 420 personnes environ, mais révélateur des conditions de vie de ces réfugiés entassés les uns sur les autres.

Le mot famille est à prendre au sens large du terme et peut englober plusieurs générations. Chaque famille vit dans un container de 8 mètres sur 3 environ. La porte d'entrée est à une extrémité, souvent, en face il y a 2 lits dans le sens de la longueur et au fond les couvertures de ceux qui dorment à même le sol. La cuisine se fait à l'extérieur, ce qui n'est pas nécessairement agréable lorsqu'il pleut et l'éventuel frigo se trouve également dehors.

Pour l'eau, il y a des robinets à divers endroits du camp. La lessive se fait autour de ces robinets. Autant dire que les femmes sont occupées toute la journée par les tâches ménagères. Les WC et douches sont collectifs. C'est l'église chaldéenne qui gère le camp. Pour les familles très nécessiteuses, on distribue chaque mois un colis nourriture. L'électricité est gratuite mais l'église ne distribue pas d'argent, les gens doivent se débrouiller.

La discussion avec les réfugiés est souvent brève : Tous viennent de Qaraqosh, une ville irakienne chrétienne à 30 km à l'est de Mossoul et dont les habitants ont fui Daech. J'ai le sentiment d'avoir en face de moi des gens en stand-by. Ils n'ont pas d'idées concernant l'avenir. Un homme me dit qu'en Europe il faut payer des impôts alors qu'à Qaraqosh une famille vivait bien avec 500 francs suisses par mois. Certains aimeraient retourner vers leur ancien domicile mais ils n'y croient pas trop. L' Europe ? Beaucoup haussent les épaules...

A Erbil et dans les environs, il y a des dizaines de milliers de réfugiés et Bassam, mon nouvel ami, me propose de rendre visite à de la parenté à Kasnazan, 20 kilomètres plus loin. Les réfugiés sont logés dans des villas jumelles, en dur donc, mais mal construites et qui prennent l'eau. Concernant l'occupation des locaux, c'est aussi l'entassement. Au rez de chaussée, il y a une pièce de 8 mètres sur 7, un coin cuisine et des WC turques. La même chose à l'étage. La famille qui nous reçoit est composée de 10 personnes. Au rez, les grands parents, à l'étage, les 2 fils avec épouse et enfants. La nuit, les grands parents dorment au rez et les 8 autres personnes à l'étage...

Le lendemain, visite au camp d'Ashti 2. Il est immense, 1'200 familles soit plus de 5'000 personnes.
Bassam y a aussi de la parenté. De la manière dont les containers sont disposé, il y a des rues assez larges. Il est vrai que certains réfugiés ont une voiture. Je suis presque tenté de dire que ce camp est luxueux : les containers sont plus longs que ceux de Mar Elia, la porte est au milieu dans le sens de la longueur, en face les WC et la douche, un réservoir d'eau sur le toit, et de chaque côté une petite chambre. Un confort relatif tout de même pour des gens qui risquent d'y  végéter pendant des années et il ne faut pas oublier qu'en été la température peut atteindre les 40 degrés, transformant les containers en fournaise. Un panneau indique le soutien de Caritas suisse.

Pour ceux qui rêvent d'Europe, le consulat de France à Erbil délivre des visas, ce qui permet aux requérants de venir légalement et en avion. Selon mes renseignements, la Suède a une ambassade qui procéderait de la même manière. La Suisse, elle, est aux abonnés absents...

J'ai été frappé par la ferveur de ces gens ; la veille de Pâques, il y avait plus de 1000 personnes à la Cathédrale St-Joseph.

Nul doute que je retournerai à Erbil, mais il est pénible de quitter des gens dont l'avenir est tout sauf radieux...


La Vierge dont la bonté rayonnante écrase sans effort le Serpent du mal.



mercredi 13 avril 2016

un taxi pour Kirkouk ?



A Erbil, le taxi de base est la Toyota Corolla, jolie voiture. 
Parfois son chauffeur fatigué 
s'échappe en famille dans les collines avoisinantes...


vendredi 8 avril 2016

Partie de campagne au Kurdistan

Le propos de cet article n'est pas de faire oeuvre de photographe mais de donner à voir le Kurdistan, le beau Kurdistan.

Le Kurdistan d'Irak, ce n'est pas que la guerre, Daech, et la crise économique... c'est aussi des gens d'une très grande gentillesse et des paysages splendides.

Voici donc quelques photos des collines (enfin vertes) et des montagnes de Safin, à 40 km d'Erbil, où tous les Erbilois se rendent en voiture le vendredi pour se promener et faire de copieux barbecues (ce qui génère de beaux embouteillages et une plastification massive de la zone!).

Mais dès qu'on s'éloigne un peu de la grand route, le calme règne, et l'on chemine ainsi parmi le chant des oiseaux, les troupeaux de chèvres, le thym, les amandiers et la rhubarbe sauvage.













samedi 2 avril 2016

conférence dégustation sur TOGLIATTI à VERSAILLES le 9 avril prochain

Le togliattisme aigu est un virus qui s'attrape lorsqu'on passe quelques semaines, quelques mois ou quelques années à Togliatti, la "perle de la Volga".

Eric Magloire - visiteur régulier du GROG - atteint au plus haut degré par ce virus, vous fera découvrir l'AVTOZAVODSKI RAYONE samedi prochain à Versailles.

Une conférence à ne pas rater pour les amoureux de la Russie !

vendredi 1 avril 2016

Une longue escale à Istanbul - vol retour

Quelques fragments supplémentaires écrits à l'aéroport d'Istanbul dimanche dernier.





De nouveau à Istanbul, ou plutôt à l’aéroport d’Istanbul pour une escale de 7 heures.

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Depuis 7 mois que j’habite en Irak, c’est mon 7ème atterrissage à Istanbul et je dois dire que l’arrivée sur Istanbul est absolument magnifique. De jour, le Bosphore, la Corne d’Or, les minarets, les îles de la mer de Marmara, les nuages blancs et leur ombre noire cotonneuse sur les flots, le sillage de nombreux bateaux et les cargos à l’ancre ; la nuit, la ville comme un immense tapis volant de lumières jeté sur les collines et le rivage,  feux de positions des navires, pont suspendu qui brille d’une étrange lumière verte entre l’Orient et l’Occident.

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 Premier réflexe - à l’aéroport - d’un contemporain de l’islam religion de paix et d’amour : s’installer bien à  l’écart de la foule, à la terrasse d’un café peu fréquenté qui domine tout le terminal d’embarquement. Cette position en surplomb m’apparaît comme un perchoir relativement sûr. Je pense que si une bombe explose ce sera plutôt dans les files d’attentes pour le check-in en bas ou dans le sas bondé de contrôle des bagages.

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Mes deux premiers vols Samara-Moscou et Moscou-Istanbul se sont passés en pleine journée. Je n’ai  mal ni au dos, ni à la tête, ni au ventre. J’ai passé de belles vacances en famille et aujourd’hui, dimanche de Pâques, Christ est ressuscité : la vie est belle. Vais-je pouvoir écrire quelques fragments ? On dit souvent que c’est la douleur qui fait écrire, or me voici un homme heureux.

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Deux grandes sensibilités : ceux qui écrivent pour combler un vide, pour panser une blessure qui saigne, pour hurler sans tuer… les romantiques, les hommes du spleen, le mal du siècle, les survivants… Nerval, Baudelaire, Duras… Pulsion de mort. La Lune.

Ceux qui écrivent par trop plein, par débordement d’énergie. Hugo, Rimbaud, Nietzsche, Garcia Marquez, Pratt. Pulsion de vie. Le soleil.

Voilà les deux pôles qui aimantent et amarrent les sensibilités magnético-océaniques des écrivains mais entre ces deux extrêmes, on trouve bien-sûr toute une palette de motivations moins tranchées, plus légères : écrire pour le plaisir, écrire pour raconter, pour séduire,  écrire pour discuter avec un hypothétique lecteur.

Personnellement, c’est plus comme une conversation (avec Acia et Ronald) que j’envisage ces fragments.

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J’ai écrit que je suis en terrasse d’un café mais la vérité c’est que je suis au Burger King – et qu’autour de moi quelques familles et couples dévorent des hamburgers ou pianotent sur leurs portables.
Je pourrais parler de la malbouffe, de l’exploitation animale,  de la culture catastrophique du soja en Amérique du sud mais je préfère siroter mon Pepsi-Cola en regardant les visages de ces centaines d’inconnus qui passent à mes côtés. Spectacle fascinant : le Français côtoie le Japonais qui côtoie l’Indien qui côtoie le Saoudien qui côtoie le Brésilien qui côtoie le Russe…
Allez, impossible de ne pas la lâcher, cette citation de Kipling : « East is east and West is West, and the two will never join. »
« Except in Istanbul », ai-je envie d’ajouter.

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Je viens de croiser plusieurs gars qui ont le crâne rasé, plein d’ecchymoses, de taches de sang séché, avec un ruban noir qui cercle leur tête.
Peut-être des chiites qui se sont flagellés pour quelque cérémonie ?
Ou peut-être des chrétiens qui auraient rejoué la passion du Christ lors de la Semaine Sainte. Mais ce sont les Espagnols, non ? qui ont gardé cette tradition doloriste ? Et que feraient des Espagnols à Istanbul ?
D’ailleurs ces individus ont dans l’ensemble – à part deux ou trois Arabes – des gueules blafardes d’Européens douteux, des gueules de buveurs de bières, des gueules de supporteurs de foot anglais,  allemands, ou hollandais – tous blessés après une bagarre ?

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 Le foot, religion des temps modernes, fait lui aussi, et comme toute religion,  couler le sang.

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Il commence à y avoir du monde dans mon Burger King, et je me dis qu’il constituerait une cible intéressante pour un islamo-fasciste : restaurant symbole de l’impérialiste sioniste.

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Mais en Turquie, les derniers attentats particulièrement meurtriers sont le fait d’extrémistes kurdes, nationalistes athées.

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Méchants Kurdes de Turquie ?  Gentils Kurdes de Syrie et d’Irak ?
La morale est parfois un piètre outil pour saisir une situation déchirée, tel un marteau pour puiser de l’eau à la rivière…   

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L’Etat islamique ces deux dernières années : 5 continents visés, 126 attentats, 2700 morts (dont 150 en France).
Beaucoup de bruit pour rien ?
Si l’on observe cela avec « l’œil du concept » cher à Hegel, on constate que l’Etat islamique n’est qu’un petit nerveux inoffensif – comparé à la route que j’emprunte, aux pulsions morbides qui me secouent, à la cigarette que je fume ou à l’alcool que je bois.
4 000 morts sur les routes en France – y-a-t’il une dizaine de portraits d’automobilistes publiés « in memoriam » chaque jour dans Le Monde ?
10 000 suicidés par an en France – le Gouvernement a-t-il déclaré l’Etat d’Urgence ?
150 000 morts chaque année du cancer - Hollande propose-t-il une révision de la Constitution ?
Nous sommes vraiment superficiels. L’Occident n’est qu’une blonde. Une vieille blonde qui flippe et qui ne fait plus bander.

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Des français parlent un peu fort pas loin de moi, ils ont aussi remarqué ces gars aux crânes abîmés – ils me soufflent la réponse : des rugbymen.

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J’étais très fier de ma citation de Kipling mais voilà qu’après avoir franchi le contrôle, je me retrouve dans la zone de transit avec les boutiques et les restaurants. Il y en a un qui s’appelle  TurCuisine et qui a comme slogan « The kitchen where east meets west ».
La preuve que je ne suis qu’un philosophe de comptoir !

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La femme voilée à la table d’à côté porte un voile couleur sable qui lui cache le visage :  belle silhouette que souligne une robe longue avec des motifs floraux blancs et noirs, beau regard. Ma faible imagination se plaît à imaginer une beauté orientale protégée du regard des autres par un mari jaloux et un tissu soyeux.
Mais voilà qu’elle retire son voile…
Un visage aux traits lourds et sans grâce avale goulûment un gros burger tandis que ses  doigts avides attrapent des frites graisseuses.
La vérité comme dévoilement ? La femme voilée comme questionnement ?
Il vaut mieux parfois rester dans l’illusion sans réponses !